De la crise symbolique à la crise politique

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De la crise symbolique à la crise politique

Telle sera donc l’image que l’on gardera de la manifestation des Gilets Jaunes à Paris, le 24 novembre 2018 : un Président de la République isolé, barricadé dans l’Elysée. Cette image est terrible.

Elle détruit tout ce que ce Président, qui ne pense que communication, avait tenté de construire depuis son élection. Symboliquement, elle acte l'identification d'Emmanuel Macron avec ce qu'il y a pu avoir de plus haï dans l'histoire de France.

Bien sur, il y a eu des incidents violents. La colère accumulée depuis de nombreux mois ne pouvait pas ne pas s'exprimer. A cela, ajoutons la possibilité que des provocateurs, ceux que l'on appelle les « Black Blocs » se soient joints à la manifestation. Mais, l'image d'un Président éloigné à ce point du peuple qu'il doive s'en protéger restera.

Un mouvement populaire

Car, ce mouvement est populaire, et dans les deux sens du mot. Il est parti du peuple, mais il est aussi soutenu par ce même peuple. Deux sondages, qui viennent d'être publiés, nous disent l'impact de la colère des Gilets Jaunes. Ce qui a été pris comme une « revendication catégorielle » est en train de devenir une véritable crise sociale et politique. A travers la question du pouvoir d'achat, elle est en train d'unifier différentes catégories de français. Par son enracinement symbolique dans les territoires périphériques, elle représente la colère des oublié.

Le soutien dont bénéficient les Gilets Jaunes dans la population, et ce en dépit de campagnes de presses systématiquement haineuses à leur égard. Il est symptomatique que même la mesure la plus controversée de ce mouvement, les actions de blocage des routes et des voies d'accès, rencontre 66% de sympathie et seulement 22% d'opposition. De manière assez caractéristique, les taux de sympathie sont les plus élevés chez les sympathisants des mouvements qui se sont opposés de la manière la plus ferme aux politiques du gouvernement et d'Emmanuel Macron, soit le Rassemblement National (ex-FN) avec 88% et la France Insoumise avec 83%. Dans les autres partis d'opposition comme les Républicains ou le PS, ces chiffres atteignent respectivement 66% et 57%, chiffres considérables mais qui sont de plus de 20% inférieurs à ceux de l'opposition la plus radicale. Le point est ici important. Ce mouvement fédère dans son soutien ceux qui sont le plus opposés à la politique d'Emmanuel Macron. Tel est, probablement, l'une des causes de son succès.

De la France « périphérique » aux grandes métropoles

Cette sympathie est exprimée avant tout par la France « périphérique » et non celle des « grandes métropoles ». Mais, même au sein des agglomérations « métropolisées » le taux de sympathie apparaît proche de 60%. Il y a donc une dimension transverse dans ce mouvement qui, parti justement de la France « périphérique » semble avoir réussi à ne pas y rester cantonné. Il convient ici de noter que les femmes sont plus sympathisantes que les hommes (ce qui apparaît à priori contre-intuitif pour un mouvement déclenché par un projet de hausse des carburants) avec 67% d'opinion en sympathie contre 62%. Pourtant, si l'on y réfléchit bien, ce mouvement qui correspond à une révolte des pauvres devait logiquement toucher prioritairement les femmes. Ce fut d'ailleurs le cas dans de nombreux mouvements sociaux, de la Révolution de 1789 aux prémices de la Révolution de février 1917. De la même manière, on constate que les jeunes actifs (entre 25 et 34 ans) fournissent les gros bataillons du soutien à ce mouvement.

Ce que décrit donc ce sondage est un mouvement populaire, et dont la popularité trouve ses racines essentiellement dans une France qui travaille mais qui se sent de plus en plus marginalisée. La caractéristique cependant majeure est que ce mouvement a su élargir la base de confiance qui était initialement la sienne. C'est sans doute cela qui inquiète tant le gouvernement.

Quelle issue à la crise politique?

Car, dans le même temps, l'issue politique de ce mouvement reste imprécise. Aucun dirigeant d'opposition n'est en mesure de prétendre qu'il « représenterait » ce mouvement avec un quelconque succès.

Bien entendu, ce mouvement a produit une nouvelle baisse de la côte de popularité du Président Emmanuel Macron, comme le montre un autre sondage. Seuls 26% des français ont une bonne opinion du Président, et sur ce nombre seuls 5% ont une « très bonne » opinion de lui. Emmanuel Macron est en train d'être ramené par les événements au score qui était le sien au premier tour de l'élection présidentielle de 2017. Cela n'est pas étonnant. Il paye une politique qui a pris les masses populaires à rebrousse-poil, et un discours de privilégiés, arrogant et méprisant, qui a dressé contre lui même ceux qui auraient pu lui apporter leurs soutiens. Les réactions d'un Ministre en exercice (Le Driant) ou de l'un de ses soutiens lors de l'élection (François Bayrou), en témoignent.

Au-delà, ce mouvement des Gilets Jaunes est en train de provoquer une véritable crise politique en France, mais une crise dont — pour l'instant — l'issue reste incertaine.

Quoi qu'il en soit, et quel que soit l'avenir immédiat de ce mouvement, il a réussi à fragiliser à l'extrême le pouvoir d'Emmanuel Macron. Il a montré la révolte des travailleurs contre l'ordre financiarisé et néo-libéral dont Macron est le parfait symbole avant même que d'être son premier servant

Jacques Sapir

 

(Article paru dans Spoutnik-français,ce 24 novembre 2018, sous le titre : « Les Gilets Jaunes à Paris: de la crise symbolique à la crise politique ».)