Henri de Kerillis juge du gaullisme

Les Carnets de Nicolas Bonnal

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Henri de Kerillis juge du gaullisme

La cinquième république est venue à bout de la France avec sa présidence dictatoriale et ses institutions alambiquées qui servent si bien ceux qui sont aux affaires. On a vu avec Michel Debré et le Général lui-même que le Kali-Yuga français est sensible dès les années soixante.

Dans ses Entretiens avec le général, publié par mon éditeur Albin Michel, Debré écrivait donc (p. 57-58) :

« J’évoque ces forces violentes qui désirent tant l’intégration de la France dans l’Europe, c’est-à-dire en fin de compte la fin de la France, et je crains aussi que les divisions de l’Occident et l’incapacité américaine ne conduisent notre civilisation au déclin décisif. Je parle d’abord des forces qui poussent à l’intégration européenne: tous ceux qui Sont hostiles à l’Etat, tous ceux qui ne comprennent pas la nécessité d’une pensée et d’une action indépendantes, se précipitent vers la supranationalité parce qu’ils savent, au fond d’eux-mêmes, que la supranationalité, c’est le protectorat américain. »

On sait ce que Kerillis, héros de guerre, grand journaliste, russophile chevronné, réfugié en Amérique, pense du gaullisme, ce gaullisme qui a stérilisé la vie politique française puis liquidé le pays par sa constitution et ses institutions. Autant le relire un peu alors que notre président poursuit une politique de grandeur française sans équivalent !

Dans le chapitre sur La destruction de l’Armée Kerillis donne ces citations :

«Dans la prochaine guerre, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, l’Afrique Occidentale Française et Madagascar devront fournir à la métropole la plus grande armée coloniale que le monde ait jamais vue, soit un à deux millions de soldats. Sinon, il faudrait proclamer la faillite de l'empire.

Maréchal LYAUTEY (2 juillet 1924) »

«Quand ils ne se servent pas des armées pour établir la tyrannie, les tyrans détruisent les armées afin de n'être pas détruits par elles.»

Guglielmo FERRERO

C’est que Kerillis enrage du bilan du gaullisme en matière militaire : il a détruit l’armée… Et le pauvre Kerillis n’a pas vu l’Algérie et la cinquième république !

« Lorsque les Américains débarquèrent en Afrique du Nord, en novembre 1942, ils y trouvèrent onze divisions réduites, soit environ 70000 soldats français et indigènes… »

C’est assez peu. Voyons la suite :

« Lorsque les Américains débarquèrent en France, deux années plus tard, en juin 1944, l'effectif des troupes françaises disponibles, venant d'Algérie pour le combat de la libération, était réduit à sept divisions normales avec un total de combattants inférieur à celui que Berlin et Vichy avaient laissé aux Français. La bataille de Normandie s'engagea sans la participation d'une seule unité de guerre française, à l'exception de deux petits bataillons de parachutistes. Plus tard, après la victoire, la division motorisée Leclerc fut débarquée dans le Calvados et placée en réserve des troupes américaines. Selon les rapports, cette division ne fut pratiquement pas engagée avant l'entrée dans Paris. Faite en majorité de légionnaires, de mercenaires et d'indigènes algériens, rappelant si curieusement le corps spécial créé par le général Franco en Espagne, elle avait pour mission unique d'occuper Paris et d'y assurer le pouvoir du général de Gaulle… »

Kerillis poursuit pendant tout un chapitre.

Il ajoute plus loin :

« Il n’y a pas de doctrine gaulliste.

Tour à tour, le général de Gaulle s'est présenté comme le héros de la guerre à outrance et le démolisseur de l'armée; comme le sauveur de la République, comme l'espoir des partis de gauche et celui de la réaction; comme le chef d'une grande révolution sociale et celui des conservateurs sociaux; comme le représentant de la Résistance et le «briseur » de la Résistance; comme l'ennemi irréductible de Vichy et le continuateur, à bien des égards, du maréchal Pétain: comme l'adversaire puis comme l'ami des Russes, des Américains, des Anglais. »

Il évoque Fregoli :

« On se croirait devant une transposition, sur la scène publique, du génial artiste Fregoli qui, pendant près d'un demi-siècle, attirait dans les cirques de France et de l'Europe entière des foules émerveillées… »

De Gaulle c’est surtout le ministère de la parole, pour rappeler une formule célèbre de Giscard (un de ses ministres les plus toxiques, et il dura six ans, avant de bouleverser la France avec Chirac-Barre-Trilatérale durant sa présidence maudite) :

« Cependant, de Gaulle essaie de donner naissance à un néonationalisme susceptible et ombrageux. Il pose en super-patriote. Il est le prédicateur d'une doctrine qui plait aux oreilles françaises douloureuses et humiliées.

Il proclame que la France vaincue, brisée, ruinée, sans armée, sans marine, avec sa population décimée, ses usines détruites, ses villes en ruines, n'a perdu en rien son rang de grande puissance. Il oublie trop que ce que la France doit être d'abord, c'est une grande puissance morale, et aussi une grande puissance de l'esprit qui apporte dans un monde à la dérive des idées, des plans, des systèmes et des lumières. Or, le gaullisme n'a rien offert, rien proposé. »

Comme toujours le narcissisme psychique défie la résistance de la réalité (Freud dixit).

Kerillis ajoute :

« Dans l'exil, il s'est roulé dans l'intrigue et il a symbolisé l'absence totale du génie français.

Les dictateurs ont besoin de l'agitation, des diversions, des revendications perpétuelles pour détourner et canaliser les mécontents. La fausse gloire leur est nécessaire quand ils ne peuvent produire la gloire authentique. La course aux lauriers - réels ou chimériques - est la fatalité tragique de leur destin, celle qui a conduit Napoléon III dans les folles chevauchées de Moscou, Napoléon Il vers les rivages lointains du Mexique, Mussolini au fond de la sauvage Éthiopie, Hitler au pied des montagnes du Caucase. Le général de Gaulle doit limiter ses ambitions, car les aventures romantiques et glorieuses ne sont pas à sa portée. Il est à la tête d'un malheureux pays épuisé qui revient  des bords de la tombe. Il commande un peuple devenu un fantôme de misère et de faim. Il règne sur des ruines et sur des dévastations. »

L’incohérence du gaullisme est une donnée essentielle. Kerillis évoque la russophobie même :

« Il lui faut donc se borner à des éclats de coulisse diplomatiques. La lecture des pages qui précèdent a déjà détruit l'image d'un général de Gaulle aidant les Alliés de la France dans la libération. Cependant, plus de précisions sont nécessaires.

L'hostilité du général de Gaulle envers les russes remonte à l'époque qui a précédé immédiatement la  Débâcle française et son étonnante aventure personnelle.

Fait mal connu, il est l'auteur d'un plan qui consistait à Jeter la France aux côtés de la Finlande pendant la guerre russo-finlandaise. »

Et de narrer l’aventure comique qui n’eut pas lieu :

« …un corps expéditionnaire motorisé débarquant en Finlande à travers la Norvège aurait tôt fait de bousculer les hordes désorganisées de la Russie et de marcher Leningrad. Un autre important ministre, qui avait quelque considération pour l'intelligence du général de Gaulle fut pendant un instant influencé par sa brillante argumentation. Je dus la combattre avec force. Il était trop clair que la guerre russo-finlandaise était le premier épisode annonciateur de la guerre russo-allemande, une bataille d'avant-garde pour la conquête des bases de la Baltique et de l'océan Arctique. D'autre part, tirer des échecs subis par la Russie la conclusion qu'elle était incapable de se battre constituait une simple absurdité. Une armée française débarquée en Finlande était condamnée à la défaite et à la capture. «Ce serait, dis-je à ce ministre, courir vers une super-Bérézina, dans les neiges du Grand Nord. »

Tout cela nous rappelle Macron ou Zelenski – souvenez-vous de noter texte sur Gambetta (qui continua la guerre comme le Général voulait la continuer en juin 40 – cela aurait permis à Hitler de prendre le contrôle l’Espagne et de l’Afrique du Nord) ; citons ces lignes du fils Dumas cité par Drumont :

« Gambetta, dit-il, ne fait appel qu'à des instincts, il ne rallie pas une âme et il se retrouve toujours au point de départ. Il passera sa vie à recommencer. Il s'est enfermé dans la petite boite noire de l'athéisme, il y donne de grand coups de tête croyant crever le ciel, il n'arrive qu'à faire sauter le couvercle comme un joujou enragé. Il n'en sortira jamais : il a les pieds pris dans ce qui est mort. Pour ne pas se soumettre à un principe, il s'est rivé à un système. Il est à ressorts et immobile, il est effrayant et vide, il est diabolique et bon enfant. Quelle contradiction ! Il prétend à être le maître de ceux qui n'en veulent plus avoir, il se croit le dieu de ceux qui n'en ont pas. Rien à craindre, et ce qui est plus triste encore, rien à espérer de cet homme. Il est purement verbal. Il mourra d'un éclair de vérité comme son aïeul le cyclope Brontés d'une flèche d'Apollon. »

C’est facile de jeter la pierre à Kerillis (encore qu’il y ait très peu d’amateurs pour soutenir le gaullisme ou pour voter pour ses comiques partisans…). Reprenons Debré alors :

 «J’expose au Général que le but de ma visite est de préciser les conditions qui peuvent permettre le succès, du référendum. Interruption du Général : « Je ne souhaite pas que le référendum réussisse. La France et le monde sont dans une situation où il n’y a plus rien à faire et en face des appétits, des aspirations, en face du fait que toutes les sociétés se contestent elles-mêmes, rien ne peut être fait, pas plus qu’on ne pouvait faire quelque chose contre la rupture du barrage de Fréjus. Il n’y aura bientôt plus de gouvernement anglais; le gouvernement allemand est impuissant ; le gouvernement italien sera difficile à faire; même le président des Etats-Unis ne sera bientôt plus qu’un personnage pour la parade.

Le monde entier est comme un fleuve qui ne veut pas rencontrer d’obstacle ni même se tenir entre des môles. Je n’ai plus rien à faire là-dedans, donc il faut que je m’en aille et, pour m’en aller, je n’ai pas d’autre formule que de faire le peuple français juge lui-même de son destin (p.112). »

On répète parce que c’est merveilleux :

« Je n’ai plus rien à faire là-dedans, donc il faut que je m’en aille et, pour m’en aller, je n’ai pas d’autre formule que de faire le peuple français juge lui-même de son destin. »

C’est dans ces moments lucides et méditatifs que l’on se sent gaulliste…

 

Sources :

https://www.dedefensa.org/article/les-vanites-du-gaullisme-et-du-souverainisme

https://www.dedefensa.org/article/debre-et-le-general-face-au-kali-yuga-francais

Henri de Kerillis - De Gaulle dictateur- Editions Perrin.