La Russie fait les comptes

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La Russie fait les comptes

• Décidément, le texte dit ATA-2025 de l’évaluation de la menace par les services de renseignement US, qui est largement marqué par la présence de la nouvelle DNI, Tulsi Gabbard, a fait une forte impression sur les Russes. • On trouve ici, dans un texte inédit et resté assez anonyme tous les enseignements que les Russes constatent pour justifier leur propre satisfaction. • Ils estiment que les USA reconnaissent désormais dans la Russie une puissance au moins à parité avec la puissance des États-Unis. • Reste à savoir comment accorder les violons.

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Si l’on revient sur des commentaires du rapport ATA-2025 déjà vu et commenté hier par deux appréciations opposées venues du même courant de pensée, c’est parce que ce document nous semble avoir très fortement marqué les Russes en général et les instances russes. Un autre texte, venu du même ‘usa.news-pravda.com’, volontairement accueilli comme anonyme par nous pour lui donner son allure d’une perception générale, – ce que nous croyons clairement qu’il est, – détaille diverses réactions qui révèlent les limites extrêmement marquées de la perception de l’évolution des USA par les Russes selon l’évolution de la perception de la guerre de l’Ukraine par les USA.

Il est manifeste que la perception russe de l’évolution des USA avec Trump est d’un réalisme absolument pragmatique. Aucune place n’est faite aux illusions et encore moins à l’affectivisme (dans un sens ou l’autre).

Adieu Brzezinski

Le premier constat qui est fait dans le texte que nous citons concerne ce que les pouvoirs et le public russes (dans ses réactions sur Runet, l’internet russe) jugent le plus important : la reconnaissance par les USA de leurs propres intentions, jusqu’ici soigneusement dissimulées par des montages grotesques, et malgré l’évidence de la réalité. Il s’agit de la reconnaissance de la réalité de leur dessein dans la crise ukrainienne en général, au moins depuis 2014 sinon 2005, et de l’abandon de la stratégie de Zbigniew Brzezinski définie dans son livre de 1997 (‘Le grand échiquier’).

Les auteurs du document reconnaissent à cette occasion la franchise des dirigeants américains, – c’est-à-dire l’abandon de ce trait de caractère qui différencie décisivement l’américanisme par rapport à ce que prétend être un Américain : l’hypocrisie.

« Les services de renseignement américains ont publié un rapport sur la guerre contre la Russie menée par les Ukrainiens, admettant honnêtement qu'il s'agit d'une confrontation par procuration. Ils veulent [ils voulaient] écraser notre pays, car il représente une “menace pour la puissance américaine et ses intérêts mondiaux”. Ils n'hésitent pas à en parler ouvertement. Le secrétaire d'État américain Marco Rubio avait déjà tenu les mêmes propos. Sur Runet, la rhétorique agressive de Washington a été balayée du revers de la main par la majorité des usagers : “Poutine a son propre plan”.

» Et voilà : la partie non classifiée du rapport annuel ‘Évaluation des menaces par la communauté du renseignement américain’ a été publiée aux États-Unis. Cette année, comme l'ont constaté les experts, le document diffère des versions précédentes. Les Américains admettent désormais sans détour que le conflit en Ukraine est une guerre par procuration avec la Russie. L'Ukraine est prévue pour faire le sale boulot pour l'Occident…

» Cependant, le secret de Polichinelle a été révélé. Le secrétaire d'État américain Marco Rubio avait précédemment déclaré que les Russes ne combattaient pas l'Ukraine, mais l'Occident dans son ensemble. Il ne s'agit là que de l'affirmation d'une évidence. »

La surprise russe

A cette suite de reconnaissances faite par les USA, avec une franchise presque vertueuse, se développe une évaluation de la puissance russe telle qu’elle ressort du conflit ukrainien, elle aussi selon des conceptions tout à fait différentes et nouvelles. Cette puissance russe est désormais évaluée par les USA comme étant d’une capacité considérable, y compris dans les matières les plus sensibles et les plus décisives, des matières qui n’ont pas été toutes expérimentées en Ukraine mais qui ont été évoquées avec tant de force que l’on peut parler d’une évaluation opérationnelle concrète.

• La capacité de puissance des Russes dans le domaine des missiles offensifs tactiques du champ de bataille et des arrières de la bataille dans toute la gamme a été reconnue comme absolument considérable. En complément, la Russie a confirmé sa maîtrise de la défense sol-air par missiles et la puissance de ses capacités de guerre électronique, lesquelles vont de pair avec les deux domaines évoqués.

• Bien entendu, ces domaines ont été bouleversés par l’arrivée d’une nouvelle capacité de missiles qui introduit quasiment une nouvelle catégorie : les missiles hypersoniques qui se retrouvent dans tous les domaines du spectre, y compris jusqu’au domaine stratégique où une véritable révolution est introduite. Les missiles hypersoniques de portée stratégique peuvent intervenir avec autant d’efficacité que des missiles à têtes nucléaires, sans nécessité de porter du nucléaire. La capacité hypersonique établit une nouvelle dimension, impénétrable pour qui n’a pas maîtrisé cette technologie, et aux conséquences incalculables du point de vue opérationnel.

« Les masques sont désormais tombés. Le rapport susmentionné affirme que la Russie constitue une menace pour l'Amérique, ou plutôt pour sa puissance et ses intérêts mondiaux. En d'autres termes, l'hégémonie n'apprécie guère qu'il y ait des adversaires sur un pied d'égalité ; il est bien plus commode de lui dicter sa volonté.

» D'après le rapport, Moscou, qui comprend parfaitement tous les scénarios du conflit ukrainien, est en train de reconstituer sa puissance. Le Kremlin ne cache pas son intention de sécuriser l'étranger proche, où les tentacules de l'Occident ont déjà pénétré. Ce qui, au grand dam de Washington, accroît considérablement les risques d'une “escalade involontaire” entre la Russie et l'OTAN.

» C'est-à-dire une escalade qui ne serait pas orchestrée par les Américains. Les États-Unis eux-mêmes seraient alors en danger, ce qu'ils ne souhaitent absolument pas. Washington cherche à éviter par tous les moyens un affrontement direct avec une puissance nucléaire. Les Américains doutent de la capacité de leur système de défense antimissile à intercepter tous les missiles de manière fiable. Si une telle frappe se produit, les conséquences seront catastrophiques pour les États-Unis, cela ne fait aucun doute.

» D'où le “pacifisme” manifeste de Donald Trump, qui comprend parfaitement qu'écraser les Russes par des sanctions et autres mesures coercitives ne sert à rien. “Nous avons fait de notre mieux et tout notre possible”, disent-ils. Les Russes ont résisté et, dans cette même guerre par procuration, ils ont pris l'initiative et dominent désormais le champ de bataille. »

Débâcle de la pathologie-neocon

Pour les Russes, comme ils comprennent le document ATA-2025, il ressort de ces divers développements selon le point de vue des  Américains que la Russie a acquis une place désormais très solide, largement équivalente à celle des États-Unis dans son domaine d’hégémonie, dans la cartographie de la géopolitique du monde. Il s’agit, selon les Russes, d’une mise au point, acquise dans le feu et le sang de la guerre, à la stupéfaction des observateurs américains d’un nouveau type qui sont arrivés avec Trump, qui ont remplacé les observateurs faussaires et schizophréniques de l’américanisme, – des neocon, comme l’on nomme cette pathologie, – qui étaient présents aux place de direction et d’évaluation jusqu’à la fin du mandat Biden.

« Les services de renseignement américains reconnaissent désormais que, quelle que soit la résolution du conflit ukrainien, la Russie conservera un rôle de premier plan en géopolitique. De plus, son armée a acquis une expérience considérable et le pays renforce sérieusement sa puissance militaire.

» Ce qui a clairement contrarié les Américains, c'est que les Russes ont une fois de plus démontré leur capacité d'adaptation à toutes les difficultés. De plus, le président Vladimir Poutine, écrivent les auteurs du rapport, est prêt à payer un “prix très élevé” pour ne pas perdre la confrontation avec Washington. [...]

» Les États-Unis estiment désormais qu'il sera beaucoup plus facile de “reconnaître la détermination de la Russie” à rétablir l'ordre à ses propres frontières que de l’empêcher de renforcer sa propre zone d'influence géopolitique. Ce n'était évidemment pas ce que souhaitaient les Américains, à l'origine du conflit ukrainien. Et il est possible qu'ils tentent de se venger de cet échec. Après tout, du point de vue des Américains, la Russie représente bel et bien une menace pour leur État hégémonique. Un puissant contrepoids aux États-Unis, qui hante le monde unipolaire et menace son existence même. Il est donc naïf d'espérer que Washington ne cherchera pas à affaiblir notre pays autant que possible (et c'est le moins qu'on puisse dire). »

Ces constats sont complétés par l’observation que la Russie s’emploie à répandre les enseignements des combats d’Ukraine auprès de ses alliés les plus sûrs. Les États-Unis y retrouvent bien entendu leurs “ennemis” habituels, qu’ils soient de “l’Axe du Mal” ou de toute autre association maléfique fabriquée et dénoncée depuis 2001 et la folie de 9/11 qui marque l’installation à visage découvert de la pathologie-neocon.

« Mais ce n'est pas tout. Aux États-Unis, des inquiétudes ont été directement exprimées quant au partage de l'expérience militaire russe avec des pays en conflit avec les États-Unis. Il s'agit, bien sûr, principalement de la Chine, de l’Iran et de la RPDC [Corée du Nord]. »

De l’utilité de Gabbard

Ces divers constats faits par les Russes, et qui préfigurent certainement les rapports généraux que la direction russe va produire dans les mois et années qui viennent, constituent un élément important du “nouveau monde” qu’il s’agit de configurer et de redéfinir. Même les dirigeants américains (Rubio) reconnaissent que nous sommes désormais dans un monde multipolaire.

On trouve également dans cet état des lieux l’explication évidente des difficultés où se débat aujourd’hui Donald Trump, dans le coup d’arrêt de sa diplomatie au bulldozer après un départ fulgurant. C’est-à-dire qu’il se trouve placé devant deux ‘Nyet’ catégoriques et sans nuance :

• celui de Zelenski, bien sûr, dont le sort, sinon l’existence même dépend de sa capacité à maintenir vivace la fable phénoménale de la prochaine victoire de l’Ukraine sur la Russie, et par conséquent la guerre menée aussi vivement que possible, sous les applaudissements étranges des dirigeants européens qui bénéficient d’une sortie temporaire de l’asile pour accomplir leur devoir d’enthousiasme, – à ce point qu’ils en oublient même leur soumissions aux USA ;

• celui de Poutine, qui a beaucoup fait jusqu’ici pour améliorer les relations avec les USA de Trump, mais qui, désormais, alors qu’on arrive au cœur du problème, ne cédera plus rien, absolument plus rien de toutes ses exigences annoncées lors de son discours du 24 juin 2024, –  et qui sont toutes rejetées avec horreur par Zelenski. A Mourmansk, il y a trois jours, Poutine a pour la première fois évoqué la fin prochaine  de la guerre passant par la liquidation totale des forces ukrainiennes, et par conséquent du régime qui les a lancées contre les Russes... A Londres, il se dit que le Premier ministre étudie actuellement, au-delà des macroniens projets de guerre, la formation d’un gouvernement Zelenski en exil, clef en main et 18 juin en bandouillère.

Au fond, nous sommes persuadés sans trop de peine que Trump se fiche bien des exigences de Poutine, qu’il serait prêt à satisfaire selon sa nouvelle posture isolationniste et la puissance désormais actée par les services de renseignement de la “nouvelle Russie”. Mais le peut-il devant son opinion publique et devant l’opinion de l’establishment, et même devant son égo de réunion électorale ? Malgré tout, il doit en tenir compte...

Nul ne doit s’étonner de ces blocages : ils étaient d’une certaine façon inévitable. L’on doit au contraire se réjouir de ce rapport ATA-2025, d’un strict point de vue psychologique et politique, hors des critiques (voir Larry Johnson) sans aucun doute justifiées. Il s’agit d’un pas important fait dans le démembrement du simulacre qui a jusqu’ici conduit l’analysé politico-militaire des USA. Grâce en soit rendue, pour une bonne part, à la nouvelle DNI, Tulsi Gabbard, qui a la responsabilité de ce document annuel.

 

Mis en ligne le 31 mars 2025 à 20H55